lundi 30 août 2010

Alya

par Alain Legaret

alya©le Monde à l'Endroit 2010
Alors comme ça, depuis ton dernier voyage en Israël, tu ne penses plus qu'à aller t’installer là-bas?

Quelle poisse ! Tu as du attraper le fameux virus ! Il est réputé pour faire des victimes surtout en été.

Mais sois rassurée quand même. Car en général, son effet disparaît rapidement. Au bout de quelques jours, on peut reprendre une vie normale.

Par contre, si les symptômes perdurent, tout se complique :

Ca commence par un sentiment de décalage total. D’abord avec les autres, et ensuite avec soi-même. Le corps est là mais la tête est souvent ailleurs. L’obsession se fait permanente. Ça peut durer des mois, voire des années.

Quelquefois on est tenté de tout lâcher mais on s'accroche.
En cherchant des réponses, on ne trouve que des questions :

"Mais quand même, ma famille, mes amis, je les aime, ils sont toute ma vie, je ne peux pas les abandonner comme ça !
Partir et les laisser ? Non, ce n’est pas possible. Ici, on me connaît. Qu’est ce qui m’attend là bas ? Tout recommencer à zéro ? Je ne parle même pas la langue, la vie y est difficile et les Israéliens n’ont aucune manière.

Tout compte fait, je ne m’en sors pas trop mal ici. Je vais vivre de quoi là-bas? Me reconvertir? Mais j’ai des responsabilités ! Et puis il y a la guerre. Moi qui tremble dès que les petits sortent en excursion, comment pourrai-je supporter de les savoir à l’armée ? Non vraiment, ce n’est pas raisonnable."

En général, après avoir admis avec amertume que la moitié vide de la bouteille pèse plus lourd que la moitié pleine, on finit par remettre le projet sine die. On prend du recul, on se plonge dans un bon film pour se changer les idées, puis on repart sur le chemin du travail, convaincu qu’on aura mille et une occasions de manifester son attachement à Israël.

C’en est terminé du virus. La guérison est alors totale.

D’ailleurs, tu remarqueras qu’un des signes de ce rétablissement est de dresser l’oreille dès que le mot "Israël" est lâché par un poste de radio ou de télévision.

J’espère que pour toi aussi, la maladie s’arrêtera là.

Mais si tu es atteinte plus sérieusement, si l’idée de rejoindre la terre promise ne te quitte plus, il est fort probable qu’aucun médecin ne puisse t’aider. Tu seras seule à lutter et à souffrir. Puis arrivera le jour où parvenue au bout de tes forces, tu oseras boucler tes valises et te tourner vers ce nouveau chapitre de ta vie.

En avant pour le grand départ !

Très vite, tu vas te trouver face à deux possibilités : la version douce, ou la version sportive. Choisis celle que tu veux ; de toutes les façons, ce n’est pas toi qui décides.

Si tu as droit à la version douce, ton aventure pourra être aussi divertissante qu’un trajet sur l’autoroute entre deux péages. Ton cadre de vie aura changé, mais tes habitudes seront restées sensiblement les mêmes. A moins que tu ne fasses preuve d’une volonté de fer et que tu ne déploies des efforts extraordinaires, ta "montée" risque fort de se résumer à un déplacement …horizontal.

Si par contre, tu fais partie des élus qui ont droit à la version sportive, si l'alya prend des allures d'une descente du Zambèze en rafting, c’est que bouleversements et émotions seront au programme au point que la vie d’Indiana Jones risque à côté d’apparaitre monotone.

Très éprouvante, elle est en réalité un papier-cadeau qui renferme la seconde naissance qui t'est offerte.

Dans ce cas, toute résistance peut s’avérer inutile, voire contre-productive. Les choses ne marchent pas pareil d’un endroit à l’autre. Une des solutions consiste à accepter de se laisser porter par les flots qui connaissent mieux que quiconque le terrain.

Quelle que soit alors l’attitude que tu adopteras, attends-toi à être rapidement happée vers les profondeurs d’un long tunnel noir où tu verras défiler ta vie, tes proches, tes objets, tes souvenirs.
Tu vas pleurer, tu vas t’en vouloir, tu vas regretter.
Tu vas te demander si tu n’as pas cédé à un coup de folie.

Et si le doute peine à s'emparer de toi, sois certaine qu’il saura se trouver des appuis parmi tes fréquentations.

Ton ego, tes repères, tes certitudes, tout va voler en éclats !

C'est le moment délicat: c'est là qu'il faut tenir.

Si ces bouleversements te sont vraiment insupportables, tu pourras toujours te consoler en pensant qu'il a fallu quarante années aux Hébreux pour passer des travaux d’Egypte à la construction de leur propre histoire.

Les secousses aidant, il se peut que se décroche une lourde armure que tu portais sans même le savoir. Pas d’inquiétude, tu n’en as plus besoin. Pas de celle-là en tout cas.

Devenue perméable aux changements profonds, tu vas commencer à te sentir légère, condition indispensable à la phase ascendante de l'alya.

C’est alors que tu apercevras de la lumière au bout du tunnel et tu quitteras brusquement l’obscurité pour te retrouver sous un soleil éclatant où tu verras flotter au dessus de ta tête un drapeau…. bleu et blanc.


Bienvenue dans le nouveau monde.

Rapidement, tu vas constater que l’endroit n’est pas parfait, qu’il y a beaucoup de choses à améliorer.
Mais attention, si tu commences à critiquer et à te plaindre, on te répondra gentiment qu’on connaissait le problème, qu’on s’est débrouillé comme on a pu sans toi, et que tu tombes à merveille pour trouver la solution.

Tu vas vouloir expliquer que tu n’es pas le messie, que tu n’as pas les compétences nécessaires, mais on va réussir à te prouver le contraire.

Tu comprendras alors que chacun peut être le messie de son voisin, et pourquoi dans cette partie du monde, "croire aux miracles, c’est être réaliste".

Tu es bien en Eretz Israël !

Ce n’est pas vraiment le paradis, ni tout à fait l’enfer.
En réalité, les deux sont subtilement mêlés, et c’est à toi de façonner à chaque instant l’univers dans lequel tu évolues.
Tu découvriras que sur tes épaules repose le vaste programme de faire de cet endroit le jardin d’Eden, ou le jardin des dingues.

Et toi qui te demandais ce que tu allais faire "là-bas", tu réaliseras que tu es passée du rôle de spectatrice à celui d’actrice. Quittant ta loge située à plusieurs milliers de kilomètres de là, tu te retrouves soudain sur scène, face au public le plus exigeant du monde puisqu’il est….le monde !
Non seulement tu y as ta place, mais tu remarqueras que ton nom était déjà à l’affiche avant même que ne germe en toi l’idée d’alya.

Fini les rôles de composition. Ici, il te suffit de vivre pour révéler l’étoile qui sommeille en toi. Quelle chance finalement tu as eu de contracter ce merveilleux virus !

Allez, vas-y, brille !

De toutes les façons, quoi que tu fasses, les projecteurs ne te lâcheront plus.

Travaille, étudie, sors, ou reste tranquillement à la maison, on parlera de toi le soir sur les chaînes de radio et de télévision du monde entier.

Avant, tu regardais les informations, aujourd’hui tu es l’information.

Sentiment bizarre qui te vaudra la jalousie des orgueilleux de la planète qui paieraient très cher pour qu’on les contemple avec autant de soin.

Et bien que l’attention qu’on te porte est souvent motivée par le désir de te nuire, tu seras confortée dans tes choix en constatant combien nombreux sont ceux qui n’ont rien trouvé de mieux à faire de leur vie, que de la passer à observer la tienne.

Si cette exposition au regard du monde t'incommode, sache que ça ne sert à rien de t’en prendre aux projecteurs. Tu ne pourras pas couper la lumière : elle est le résultat de la mystérieuse fusion d’une terre, d’une culture, et du scintillement de millions d’étincelles.

Elle est le phare pour ne pas que s’égarent les bateaux sillonnant les mers du monde.

D’ailleurs, quand un navire fait naufrage à l’autre bout de la terre, n’entends-tu pas dire que c’est la faute d’Israël ?

Qui aurait pu imaginer que tu serais un jour amenée à jouer les gardiennes de phare ?

Et pourtant, c’est cet éclairage inédit qui va remettre à plat toutes tes croyances. Tout va t’apparaître sous un jour nouveau.

La course aux biens matériels qui autrefois occultait le reste, va reprendre sa juste place, au point de te demander si le "a" du verbe "avoir" ne serait pas un "a" privatif.

Les choses autrefois complexes vont devenir limpides et tes doutes ne seront plus autant de freins.

Tu vas peut-être commencer à brûler certaines étapes pour aller directement à l’essentiel, les longs débats ne faisant pas toujours bon ménage avec les exigences du terrain.

Et tu comprendras mieux les Israéliens quand il leur arrive de négliger la forme pour le fond, à omettre quelques "pardons", "s’il te plait" ou autres "mercis", à bousculer quelquefois le protocole quand ce n’est pas leur entourage.

Et arrivera peut être le jour où tu te surprendras à les imiter.

Ce jour là, tu te promettras aussi de ne plus jamais dire "jamais de la vie".

Car ce "manque de manières", tu sais maintenant que ce sont certaines libertés que l’on se permet parfois quand on est en famille.

Avant, tu aurais râlé dans ton coin ou au contraire, tu aurais profité du prétexte pour déverser à grands cris toute ton amertume.

Aujourd’hui, l’entrainement intensif auquel tu es soumise te permet de réagir énergiquement mais sans ressentir de haine dans le cœur. Comme avec ses proches. Aussi, tu restes vigilante face aux affreux qui abusent effrontément de cet esprit de famille.

Voila pourquoi, bien qu'étant la petite dernière, tu sais désormais que tu n’es pas là uniquement pour t’adapter, mais que tu as aussi énormément à apporter.

L’alchimie est en train d’opérer, secret d’une alya réussie.

Tu sais dorénavant que pour atteindre le jardin d’Eden, ce n’est pas tant un endroit qu’il faut rechercher mais surtout un état d’esprit.

C’est ainsi qu’au hasard des rues, il t'arrivera d’entendre ce fameux "ahi", mon frère, sorti de la bouche des gens, des Juifs mais aussi des Arabes, bien loin des clichés de haine répandus de par le monde.

"Faites la paix ! Faites la paix on vous dit !!!" nous enjoignant qu’en attendant, on doit se considérer en guerre.

Épilogue

Quand enfin arriveront les vacances, quand tu retrouveras ta famille et tes amis d’avant, ils seront surpris des changements qu’ils constateront chez toi: comment tu peux alterner si vite les rires et les larmes, comment tu peux dédaigner ces "religieux sinistres" et te retrouver le soir à la synagogue, comment tu peux fulminer sur ces "débauchés de laïcs" et les associer ensuite à ta famille dans tes prières.

Et par-dessus tout, ils ne comprendront pas comment, avec toutes les bonnes raisons que tu as de quitter ce pays, il t'est absolument inconcevable d'aller vivre ailleurs qu'ici.

Tu vas aussi te retrouver à jouer les ambassadeurs auprès d’eux, à répondre à leurs questions sur le moral des soldats, sur la nouvelle menace qui se profile, sur la problématique du gouvernement ou encore sur le dernier plan de paix, comme si c’était toi qui l’avais élaboré.

Et tu vas les écouter te narrer les péripéties de leurs bagages à l’aéroport et des prix des billets d’avion que "quand même, ils exagèrent".

Tu vas les entendre évoquer spontanément les raisons qui les empêchent de faire leur alya comme si qu’à travers toi, ils essayaient de se convaincre eux-mêmes.

Tu seras tenue au courant de l'importance de leurs activités professionnelles ainsi que de l’engagement du petit dernier dans ses loisirs extrascolaires.

Tu seras même mis dans la confidence de leur envie d’appartement si des fois, tu as vent d’une "bonne affaire".

C’est alors que tu constateras que malgré tout ce qui vous rapproche, un immense fossé s’est creusé entre vous.

Et tu vas penser en ton for intérieur que la meilleure chose qui pourrait arriver serait qu’ils contractent eux aussi le fameux virus,
qu’ils acceptent de lâcher l’ombre pour la proie,
qu’ils sortent à leur tour de leur Egypte,
qu’ils traversent la mer qui n’en peut plus d’être ouverte à les attendre,
et qu’ils viennent enfin tenir leur rôle sur scène pour jouer la pièce qui manque au puzzle.

Avant qu’il ne soit trop tard et aussi, parce qu’ils te manquent beaucoup.



11 commentaires:

Perle a dit…

Très très (très) bon. Allez je relis.

Miss Caustic a dit…

Excellent et authentique !

gad silberman a dit…

Brillant billet ni gnangnan ni trop dur, et quel style !
Vraiment bravo ! Vous avez réussi à nous faire comprendre qu'Israël n'était pas le pays du "Yzonka" (Yzonka faire respecter la loi, il y aura moins de morts sur les routes), mais du "Tunaka" (désormais Tunaka t'en occuper toi-même).
Israël, le pays où chacun peut faire changer les choses.

Anonyme a dit…

georges972
Billet excellent. Je le sais apres 34 ans de vie israelienne. Il faut aller avec le courant, voir ou il t'emmenera et avec tres peu d'efforts, le rivage atteint sera tres vivable.

ysa a dit…

Je ne me lasse pas de relire ce texte qui est tellement vrai, je me retrouve dans chaque mot et je revis ce jour d'Août 2002 où nous aussi nous avons franchi le pas.
Il y a 6 mois nous avons été obligés (à cause du travail) de rentrer en France, nous avons prévu de revenir en eretz d'ici deux ans.... nous comptons les jours, nous vivons au rythme d'Israël, quand on a ce pays dans la peau c'est fichu, on ne peut plus faire sans....
Je me suis permise de relayer ton article sur mon blog, il est tellement beau, j'espère que ça ne te pose pas de problème. J'ai un autre blog sur Israël si ça t'intéresse : http://ysa.uniterre.com/

Bonne journée.

Careli a dit…

Bonjour,
j'arrive sur ton blog grâce à Ysa. Plus j'avançais dans la lecture de ton texte, plus les images de ce beau pays me sont réapparues...
J'ai vécu en Israël, il y a plus de 25 ans, mes enfants y sont nés ; je n'en garde pas que de beaux souvenirs "sociaux" mais ce qui est certain, c'est que le virus du pays sommeille encore en moi malgré tout.
Ta façon d'en parler est magnifique et authentique !
Dan.

langeluce a dit…

tout simplement bravo ! Auteur moi même (sans prétention), je me suis surprise à sourire plus d'une fois en lisant ce témoignage, beau, touchant, authentique... On ne peut que "s'élever" en lisant ça, je ne suis pas arrivée au top mais que la vue est belle d'ici... J'y suis, j'y reste !

Loul@ a dit…

Tellement vrai, tout ce que tu écris, je l'ai vécu il y a un peu plus de 6 ans et j'ai l'impression que c'était hier.
Pas facile de faire son Alyah. Ce n'est pas le genre de chose que l'on doit faire à la légère, ça se prépare sérieusement.
C'est un peu comme une bonne daf qui mijote, mijote.... et régale nos papilles le Shabbat, à midi, avec la famille.
Ton article est excellent, bravo.

Fitoussi David a dit…

Après 12 passé en Israel je suis reparti en France et depuis un an je suis enfin revenu. Un peut a contre coeur au début mais finalement quelle bonheur. Je marche la tête haute chaque jour et j'ai constamment le sourire au lèvre et le plaisir de voir les gens dans le même état d'esprit. J'insiste sur le faite qu'il y a 20 ans c'etais tres dur de faire son Alya pour un français mais que aujourd'hui la communauté Française est tres présente et pourra aider tous ceux qui auront la force et l'envi de venir "vivre enfin". Je vous souhaitent bonne chance à ceux qui liront ce post qui est très exactement ce dont par quoi ont passe. Pour ceux qui réussiront à s'adapter vous aurez tout gagné ! Pour info je ne suis pas religieux et mon envi de vivre ici n'est que pure sioniste et sentiment de liberté.

Anonyme a dit…

BRAVO !!

Anonyme a dit…

Bravo, cet article est exceptionnel, j'aurais voulu l'écrire moi même ! Exactement ce qu'on pense et qu'on n'a jamais pu écrire.

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